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Cahier des Cols

Sans réserve

Boucle 05  ·  Méditerranée → Oisans  ·  355 km

La Remontée

On repart de la côte, on tourne le dos à la mer et on remonte vers les cimes. Les gorges rouges de Daluis, un col sauvage sans glissières, un lac qui cache ses villages. La mer derrière, les vaches devant.

Point culminant : Col d'Allos, 2 247 mètres.

Roadbook · Villeneuve-Loubet → Le Bourg-d'Oisans

Distance
355 km
Roulage
7 h 15
Cols
3
Point haut
2 247 m
Dénivelé
3 600 m · estimé
Saison
juin → septembre

Un canyon rouge dans le Mercantour

Gorges de Daluis · 700 m

Deuxième jour. On se réveille sur la côte, la nuit a été bonne, la piscine a lavé la fatigue d’hier. Et ce matin, il faut faire le chemin inverse. Retourner à la maison. Reprendre de l’altitude. Quitter la mer.

Mais pas par le plus court. Hors de question.

On remonte par le beau, par le sauvage, par les crochets qui valent le coup. On quitte la côte, on remonte la vallée du Var, et le premier morceau, c’est un truc que j’attends vraiment : les gorges de Daluis.

Les gorges de Daluis, c’est une folie. De la roche rouge. Rouge sang. Une couleur qu’on n’a pas l’habitude de voir dans nos montagnes. On dirait qu’on a changé de continent, que quelqu’un a posé un bout de canyon de l’Ouest américain au milieu des Alpes du Sud. La route se faufile là-dedans, taillée dans la paroi, avec des tunnels percés à même le rocher, des à-pics, le torrent tout en bas. Ces teintes de rouge et d’ocre qui te sautent aux yeux. C’est spectaculaire, c’est inattendu, c’est exactement le genre d’endroit qui me fait aimer la moto. Tu tournes un virage et le paysage n’a plus rien à voir avec ce que tu connais. On lève le pied, on regarde. On en prend plein la vue. Un décor de western planté dans le Mercantour.

On sort des gorges par Guillaumes, et au lieu de filer droit, on remonte la haute vallée du Var. Une vallée reculée, presque oubliée, qui grimpe vers Saint-Martin-d’Entraunes. Un tout petit village accroché à flanc, cent trente habitants, une église romane classée, des ruelles où il ne se passe rien. Le genre d’endroit hors du temps, hors du monde, où tu te demandes qui vit là et comment. On traverse, on ralentit. On est loin de tout, et c’est exactement le charme.

Gorges de Daluis
Gorges de Daluis 700 m Route des gorges de Daluis 398-399mod.jpg · JYB Devot · CC BY-SA 4.0

La pépite discrète

Col des Champs · 2 045 m

Et de là, on bascule vers le Verdon par le col des Champs. Celui-là, c’est une pépite discrète. 2 045 mètres, une toute petite route étroite qui grimpe dans la forêt de mélèzes, une série de lacets à l’ombre des arbres, et tout en haut un grand alpage ouvert où des marmottes se dorent au soleil. Pas une route de passage — personne ne prend le col des Champs pour aller quelque part, on le prend pour lui-même. Étroit, faut être prudent si on croise une bagnole, surtout dans les lacets. Mais quel bonheur. Un col confidentiel, pour nous tout seuls ou presque. On monte tranquille, à l’ombre, on souffle au sommet, et on redescend sur Colmars par un tapis de goudron refait.

Étroit, et pas une route de passage. Prudence dans les lacets si on croise un véhicule. Versant Colmars refait en 2018.

Col des Champs, alpage sommital
Col des Champs, alpage sommital 2 045 m Pâturage du Col des Champs.jpg · Widderwald · CC BY-SA 4.0

Le col qui se mérite

Col d'Allos · 2 247 m

On arrive à Colmars-les-Alpes. Un bourg fortifié, des remparts de Vauban plantés là en pleine montagne, les toits en bardeaux de mélèze. On s’arrête, un café, on regarde. Et surtout, on se prépare. Parce qu’après Colmars, il y a l’Allos.

Le col d’Allos, rien à voir avec la Bonette d’hier. Moins haut, moins fréquenté, plus champêtre. Plus intime. Une route étroite, sans glissières, qui serpente dans la montagne verte. Pas le désert lunaire du plus haut col — plutôt les alpages, les pâtures, les sommets qui se dressent autour. Un col plus secret. Beaucoup de motards le préfèrent à la Bonette, d’ailleurs, et je crois comprendre pourquoi : c’est un col qui se mérite, qui demande d’être là, présent, concentré.

Parce que sans glissières, à deux, faut être propre.

Je ne suis pas là pour faire le kéké. Jamais.

La route est étroite, ça tombe sur le côté, ma chérie est derrière. Alors on roule à notre main. On pose la moto dans les courbes, tranquille, on savoure le tracé sans jamais chercher la limite. C’est ça le plaisir, pour moi. Pas la vitesse. Le geste juste, la trajectoire propre, le regard loin dans le virage. Et le paysage qui défile, ce vert, cette montagne douce et sauvage à la fois. On monte au rythme, on souffle, on regarde. 2 247 mètres au sommet, et cette impression d’être seuls au monde sur une route oubliée.

Rouvert le 12 juin 2026 après dix-huit mois de fermeture. À vérifier sur inforoute04.fr avant de partir.

Col d'Allos, route étroite sans glissières
Col d'Allos, route étroite sans glissières 2 247 m Col d'Allos reserved for cyclists on Fridays in July and August.jpg · MartinD · CC BY-SA 4.0

Le pays des Mexicains

Barcelonnette · 1 135 m

On bascule sur Barcelonnette. Et là, une histoire que j’adore. Barcelonnette et les villages de l’Ubaye, c’est le pays des « Mexicains ». Au XIXe siècle, des gens d’ici sont partis tenter leur chance au Mexique. Certains ont fait fortune dans le textile, dans le commerce. Et ils sont revenus au pays construire des villas délirantes — des demeures cossues, colorées, avec des tourelles, des jardins, un genre de faste tropical posé au milieu des montagnes de l’Ubaye. Tu roules dans une vallée alpine et tout à coup tu tombes sur ces manoirs improbables qui n’ont rien à faire là. C’est fou. Une vallée qui a voyagé jusqu’au Mexique et qui en a rapporté ses rêves de pierre. On traverse, on regarde ces villas, on se raconte l’histoire.

Villa mexicaine à Barcelonnette ou Jausiers
Villa mexicaine à Barcelonnette ou Jausiers 1 213 m Jausiers, villa mexicaine.jpg · Alpes de Haute Provence · CC BY 2.0

Ce que l’eau cache

Lac de Serre-Ponçon · 780 m

Puis on file vers l’ouest, et on arrive à Serre-Ponçon.

Serre-Ponçon, c’est un géant. Le plus grand lac artificiel d’Europe, ou presque. Mais ce qui me marque, ce n’est pas la carte postale — c’est l’histoire qu’il y a dessous. Parce que ce lac, il est né dans les années 50 d’un barrage énorme, un mur de terre de 120 mètres de haut. Et pour le remplir, on a noyé la vallée. On a englouti des villages entiers. Savines, Ubaye — rayés de la carte, engloutis sous l’eau. Des gens qu’on a déplacés, des maisons, des champs, une église, des vies entières recouvertes par le lac. Mille cinq cents personnes qui ont dû partir. Quand tu regardes cette étendue d’eau immense, tu te dis qu’il y a un monde disparu là-dessous. Un village fantôme au fond. Ça donne le vertige. On s’arrête, on regarde l’eau, et on pense à ce qu’elle cache. La montagne qu’on transforme, les vies qu’on déplace pour faire de l’électricité. C’est une autre forme de puissance que celle des cols. Celle des hommes, cette fois.

Lac de Serre-Ponçon
Lac de Serre-Ponçon 780 m Lake of Serre-Ponçon from D900 3.jpg · kallerna · CC BY-SA 4.0

L’apaisement du retour

Le Trièves · 800 m

On continue sur Gap, la plus haute préfecture de France, et on entame la dernière partie. Le retour vers le nord. Vers la maison.

Et le ton change. On quitte le spectaculaire pour le doux. On passe le col de la Croix-Haute, et on entre dans le Trièves. Et le Trièves, c’est l’apaisement. De grandes prairies vertes, des vaches, le Mont Aiguille qui se dresse comme un vaisseau de pierre, l’Obiou massif au fond. Un pays calme, ouvert, respirant. On lève le pied, plus besoin d’en mettre. On arrive à Mens, un vieux bourg tranquille, des rues pavées, le temps qui ralentit.

C’est le moment de la journée que j’aime bien, celui-là. Pas le plus spectaculaire. Le plus doux. La partie où on sait qu’on rentre. Où les paysages redeviennent familiers, où l’air sent la maison. Les prairies, les vaches, le calme. On a tourné le dos à la mer ce matin, traversé des gorges rouges, franchi un col sauvage, longé un lac qui cache des villages morts. Et maintenant on redescend doucement vers chez nous, par La Mure et la Matheysine, avec l’Oisans qui se rapproche à chaque virage.

On est partis de la Méditerranée le matin. On est rentrés à la maison le soir. Entre les deux, tout un monde. Deux jours, du plus haut jusqu’à la mer et de la mer jusqu’au bercail. Une boucle qui aura tout dit : la puissance de la montagne, la mémoire des catastrophes, la folie des hommes, et la douceur du retour.

Les routes n’ont pas été droites. Tant mieux. C’est là que ça se passe. Comme dans la vie.

Le Trièves, prairies et Mont Aiguille
Le Trièves, prairies et Mont Aiguille 800 m Mont Aiguile Chichilianne.jpg · Berrucomons · CC BY-SA 3.0

Le carnet de la boucle

Le carnet de la boucle

  • 700m

    Gorges de Daluis

    Le canyon de roche rouge sang, un décor de western planté dans le Mercantour. La route taillée dans la paroi, les tunnels percés dans le rocher, les à-pics sur le torrent. Le crochet qui vaut le détour.

  • 735m

    Gap

    La plus haute préfecture de France. Le point de bascule vers le retour nord.

  • 780m

    Lac de Serre-Ponçon

    L'un des plus grands lacs artificiels d'Europe, né d'un barrage de terre de 120 m dans les années 50. Sous l'eau : les villages engloutis de Savines et d'Ubaye, 1 500 personnes déplacées, un monde disparu. On s'y arrête pour ce qu'il cache, pas pour la carte postale.

  • 800m

    Le Trièves et Mens

    Les grandes prairies, les vaches, le Mont Aiguille et l'Obiou. Le pays calme du retour, Mens et ses rues pavées, le temps qui ralentit.

  • 800m

    Guillaumes

    La sortie des gorges, le village au débouché, avant de remonter la haute vallée du Var.

  • 900m

    Le Lauzet-Ubaye

    Joli bourg au bord d'un petit lac émeraude, avec son pont romain classé du XIIIe qui enjambe le défilé de l'Ubaye 40 m plus bas.

  • 1 050m

    Saint-Martin-d'Entraunes

    Un tout petit village accroché dans la haute vallée du Var, cent trente habitants, une église romane classée, des ruelles hors du temps. Le charme du bout du monde.

  • 1 135m

    Barcelonnette et les villas mexicaines

    Le pays des « Mexicains » de l'Ubaye : ces émigrés partis faire fortune au Mexique au XIXe et revenus bâtir des demeures cossues et colorées au milieu des montagnes. Le Château des Magnans à Jausiers, la Villa Bleue, la Villa La Sapinière.

  • 1 176m

    Col de la Croix-Haute

    Le passage doux vers le Trièves, la transition du spectaculaire vers l'apaisement.

  • 1 250m

    Colmars-les-Alpes

    Le bourg fortifié Vauban en pleine montagne, remparts et toits de bardeaux de mélèze. Le café et la pause juste avant d'attaquer l'Allos.

  • 2 045m

    Col des Champs

    La pépite discrète entre Var et Verdon. Petite route étroite en lacets dans la forêt de mélèzes, un grand alpage au sommet, des marmottes. Pas une route de passage : un col confidentiel, pour soi.

  • 2 247m

    Col d'Allos

    Le col sauvage et champêtre, la route étroite sans glissières, les alpages. Moins fréquenté que la Bonette, plus intime. Un col qui se mérite, qu'on roule concentré et à sa main.

    à vérifier · réserver

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