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Cahier des Cols

À faire une fois

Boucle 04  ·  Oisans → Méditerranée  ·  300 km

Le Toit de l'Europe

Le grand sud. On part de la maison, on met le cap sur la Bonette, et on ne s'arrête de descendre que les roues presque dans la Méditerranée. Une journée qui part du ciel et qui finit à zéro.

Point culminant : Cime de la Bonette, 2 802 mètres.

Roadbook · Le Bourg-d'Oisans → Villeneuve-Loubet

Distance
300 km
Roulage
6 h 30
Cols
3
Point haut
2 802 m
Dénivelé
4 040 m · estimé
Saison
juin → septembre

La mise en route vers le grand sud

Col de Vars · 2 109 m

Nouvelle boucle. Nouveau départ de la maison. Et cette fois, l’idée qui me trotte dans la tête depuis un moment : partir de tout en haut et finir tout en bas. Du plus haut col de la route des Alpes jusqu’à la mer. Le grand écart. From top to zero.

On part du Bourg-d’Oisans et on file vers le Lautaret. Terrain connu, terrain de chez moi. Le Lautaret, puis Briançon, la plus haute ville de France, ses remparts. Et on bascule sur le Briançonnais par le col de Vars. La mise en route. Les jambes qui se calent, la GS qui ronronne, le rythme qui s’installe. On avance vers l’Ubaye.

Col de Vars, 2109 m
Col de Vars, 2109 m Col de Vars.jpg · Zehnfinger · CC BY-SA 3.0

Le pied du monstre

Jausiers · 1 213 m

Et là, Jausiers. C’est le pied du monstre. C’est là que ça commence vraiment.

Parce qu’après Jausiers, il y a la Bonette. Et la Bonette, c’est le morceau. 2 715 mètres au col, et une boucle qui monte encore, tout en haut, tourner autour de la Cime, jusqu’à 2 802 mètres. Le plus haut goudron de la route des Alpes. On m’a raconté le panneau, « la plus haute route d’Europe ». Alors je vais te le dire tout de suite, parce que je préfère la vraie histoire aux belles légendes : c’est un peu du pipeau, ce panneau. La plus haute route en boucle, la plus haute route de passage, oui. Mais y’a plus haut ailleurs. Sauf qu’on s’en fout, en fait.

Ce que je viens chercher, c’est les mille changements de paysage de la montée.

Parce que ça monte longtemps. Vingt bornes de montée depuis Jausiers. Et sur vingt bornes, tu traverses des mondes. Tu pars dans le vert, les pâtures, les mélèzes. Tu montes, et le vert s’efface. Les arbres reculent, puis disparaissent. Et il ne reste que la caillasse. La roche nue, grise et brune, à perte de vue. Un désert de pierre. Des vieux bâtiments militaires en ruine, plantés là comme des fantômes. Plus rien ne pousse.

Dernier plein avant le grand col. Vingt bornes de montée derrière, rien pour faire le plein en haut.

Montée de la Bonette depuis Jausiers
Montée de la Bonette depuis Jausiers 2 200 m Col de la Bonette (2025-08-22).jpg · Olgierd Rudak · CC BY-SA 4.0

Le toit du périple

Cime de la Bonette · 2 802 m

Et j’ai eu cette curiosité, en montant : voir l’arrivée. Savoir ce que ça fait, une fois là-haut, au bout du bout. Le sommet. La boucle autour de la Cime, ce goudron accroché à un caillou géant, et la vue qui explose dans tous les sens.

On roule sur la lune.

On y est. On a posé la moto au point le plus haut de tout le périple.

La boucle sommitale ouvre après la route de passage. Vérifier inforoutes06.fr côté Tinée avant de partir.

Cime de la Bonette, 2802 m
Cime de la Bonette, 2802 m Col de la Cime de Bonette (2022-08-22).jpg · Olgierd Rudak · CC BY-SA 4.0

Le sud arrive

Saint-Étienne-de-Tinée · 1 144 m

Puis on bascule. Versant sud. Et c’est là que la journée prend tout son sens.

Parce que de l’autre côté, ça descend. Et ça n’arrête plus de descendre. On entre dans la vallée de la Tinée, et on commence la grande dégringolade vers la mer. Saint-Étienne-de-Tinée d’abord, un village où flotte déjà un petit air d’Italie, des façades pastel, des cadrans solaires sur les murs. On sent qu’on a changé de monde.

La cicatrice

Vallée de la Tinée · 500 m

Et plus on descend, plus la vallée raconte quelque chose de grave. Parce que cette vallée-là, elle a morflé. En octobre 2020, la tempête Alex a balayé l’arrière-pays niçois. La Vésubie, la Roya, la Tinée. Des vallées sœurs, ravagées en une nuit. Des rivières qui ont doublé, triplé de largeur, qui ont mangé les routes, arraché les berges, emporté des maisons. Dix morts, huit disparus. Ici, dans la Tinée, il reste ce sillon de pierres et de roches qui balafre le fond de la vallée, comme tracé par une charrue géante.

On roule à côté de ça. Et ça serre le cœur. Tu descends au milieu d’une beauté folle, et en même temps tu vois la cicatrice. La montagne qui donne et la montagne qui reprend. Le climat qui rebat les cartes. On mesure. On se tait un peu, sous le casque.

Le matin la lune, le soir la mer

Villeneuve-Loubet · 15 m

On continue. La vallée s’ouvre, se réchauffe. Les gorges se resserrent puis se lâchent. La végétation change encore, le vert méditerranéen remplace le mélèze, la lumière devient dorée, l’air épaissit et se charge de chaud. On descend, on descend. Le thermomètre grimpe pendant que l’altitude tombe. Et à un moment, ça sent le sud pour de bon. L’olivier, la pierre chaude, la garrigue.

Et puis Nice. La ville, le trafic, la mer au bout. Le choc. Le matin on était sur la lune, dans la caillasse gelée à 2 800 mètres. Et le soir on roule les roues quasi dans la Méditerranée, au milieu des palmiers et des scooters. Le même jour. C’est ça que je venais chercher. Ce grand écart. Cette bascule d’un monde à l’autre. Du minéral au balnéaire, du silence au brouhaha, du froid au chaud. En une journée de selle.

On ne s’attarde pas dans Nice. On file un peu à l’ouest, vers Villeneuve-Loubet. Un coin cool entre Cagnes et Antibes. Ce soir, on ne cherche pas le clinquant. On cherche à poser les sacs, à se baigner, à bien manger et à ne plus bouger la moto.

On pique une tête dans la piscine. Les jambes lourdes, la nuque cuite par la journée, l’eau fraîche qui remet tout en place. Une bière. Et le soir, on mange bien, tranquilles, à deux. On repense à la journée. Ce matin, la lune. Ce soir, la mer. On a traversé des mondes.

Et demain, on remonte. Mais autrement.

Les routes n’ont pas été droites. Tant mieux. C’est là que ça se passe. Comme dans la vie.

Arrivée sur la côte, Villeneuve-Loubet
Arrivée sur la côte, Villeneuve-Loubet 15 m Vue Villeneuve-Loubet.jpg · Calys · CC BY-SA 4.0

Le carnet de la boucle

Le carnet de la boucle

  • 10m

    Nice

    Le bout de la descente, la mer, le choc du contraste après la caillasse du matin. On file vers l'ouest pour dormir.

  • 15m

    Villeneuve-Loubet

    L'étape du soir, entre Cagnes et Antibes. Un coin cool, piscine, on mange bien, on ne bouge plus la moto.

  • 1 000m

    Guillestre

    La porte du Queyras, sur la route de Vars. Les forts Vauban de Mont-Dauphin et Tournoux ne sont pas loin.

  • 1 144m

    Saint-Étienne-de-Tinée

    Le premier village du versant sud, l'air d'Italie, les façades pastel, les cadrans solaires, les fresques du XVe dans la chapelle Saint-Sébastien. On a basculé dans un autre monde.

  • 1 213m

    Jausiers

    Le pied de la Bonette, dernier plein d'essence avant le grand col. Les villas mexicaines de la vallée commencent ici.

  • 1 326m

    Briançon

    La plus haute ville de France, remparts Vauban classés, citadelle perchée. On traverse, un café dans les ruelles hautes si on a le temps.

  • 2 058m

    Col du Lautaret

    Le col de chez moi, ouvert toute l'année, la Meije et le Grand Galibier en toile de fond. La mise en route vers le Briançonnais.

  • 2 109m

    Col de Vars

    Le passage vers l'Ubaye, un café au sommet. On bascule vers Barcelonnette.

  • 2 802m

    Col de la Bonette

    Le morceau du jour. Vingt bornes de montée depuis Jausiers, mille changements de paysage, le désert lunaire de caillasse au sommet, les ruines militaires. Le panneau « plus haute route d'Europe » est du marketing — c'est la plus haute route de passage, pas la plus haute tout court. La vraie histoire est plus belle que le slogan.

Voir la version pratique de cette boucle